Extrait
" Les enfants vont à l’école parce qu’on les y oblige. C’est la première chose à regarder en face.
Mais le pire, c’est qu’on nous oblige, adultes, à ne pas y aller ! Si elle n’était jamais obligatoire, une
école qu’il resterait à imaginer pourrait intéresser l’un ou l’autre à un moment de sa vie.
Et qu’on ne me parle pas de formation permanente ! Dans l’état actuel des choses, on continue à
bien séparer les loisirs, les études, le travail et on ne pourra jamais être en unité de soi tant qu’on nous
découpera la vie de cette manière. On a tout lieu de penser que cette formation permanente devient
petit à petit obligatoire et qu’elle sert bien d’autres desseins que notre « accomplissement personnel ».
(...)
_ Pour cela, bien entendu, le plus urgent à faire est de rendre illégaux les diplômes. Illich avec les
signataires du Manifeste de Cuernavaca insiste beaucoup là-dessus. Il faut empêcher toute
discrimination fondée sur la scolarité. Il est absurde et injuste de juger (en bien ou en mal) un homme
sur son passé scolaire. Qu’est-ce que c’est que cette pratique qui consiste à se renseigner sur tel ou tel
pour savoir s’il s’est montré dans son jeune âge capable de répéter ce qu’on lui demandait de répéter ?
Ça rime à quoi ?
Il faut supprimer les diplômes comme le casier judiciaire et pour les mêmes raisons.
N’importe qui pourrait accéder aux facultés et à tout ce qui devrait fort à propos les remplacer.
Craindrait-on, par extraordinaire, qu’il n’y ait trop de monde ? Si l’on supprimait les diplômes, gageons
qu’on ne se bousculerait pas aux portes ...
Tout le monde sait que les diplômes n’ont ordinairement aucun rapport, même lointain, avec la
qualification qu’on demande pour un emploi. Pour un travail réclamant telle ou telle compétence, le
désir de réussir et une période d’essai ne seraient-ils pas des gages plus sérieux que le casier scolaire ?
Nous connaissons tous des gens qui seraient profondément heureux de pouvoir en former d’autres
autour d’eux à ce qu’ils aiment faire.
Mais ne comprend-on pas que cela nous est rendu impossible dans la très exacte mesure où l’on
nous oblige à vivre l’enseignement sur un mode scolaire et uniquement ?
Encore une fois, en te gardant de l’école, c’est moi aussi que je défends contre le rôle qu’on voudrait
me forcer à jouer, mais aussi tous ceux, grands et petits, qui ont envie de nous apprendre quelque
chose, à qui je reconnais cette liberté-là.
L’obligation scolaire n’est pas, bien sûr, l’obligation d’apprendre mais d’apprendre à l’école.
Pourquoi ce temps de six à seize ans ? Et pourquoi cet espace divisé en des classes et une cour ?
De six à seize ans, c’est clair et personne ne s’en cache, « parce que l’esprit de l’enfant est
malléable », c’est toujours cette idée de la cire molle qu’il faut marquer d’un sceau. Les diplômes font
de l’esprit scellé une lettre qu’on peut envoyer dès lors à son employeur destinataire.
Quant au lieu ... « Qui vit en classe vit nécessairement dans un lieu commun 1. » Edmond Gilliard
dit bien d’autres belles évidences. Lieu commun de la banalisation et d’un dispositif de contrôle que
Michel Foucault a décrit avec perspicacité. Avant même de former l’esprit, on forme le corps qui doit
se lever, s’asseoir, manger, chier, pisser, dormir aux heures convenues.
